Splendida, Ardente

« Splendida, Ardente » est une exposition collaborative organisée par SYRIA.ART, Art Represent et la Galleria Gli Acrobati, située à Turin, en Italie.

Lieu : Galleria Gli Acrobati – via Luigi Ornato, 4 – Turin, Italie
Dates : du 31 octobre au 23 décembre 2017

L’exposition accueille les artistes syriennes suivantes : Yara Said  –  Noor Bahjat Almassri  –  Manhal Issa (Artiste invité)

Art Represent est une initiative sociale dédiée à l’encouragement des artistes affectés par les conflits et les bouleversements sociaux. Art Represent œuvre pour créer le dialogue et la cohésion sociale à travers l’Art. En offrant une plate-forme aux artistes provenant de populations touchées par les conflits, Art Represent croit qu’il peut faire entendre des voix jusqu’alors inaudibles et mettre en lumière le talent créatif d’individus qui méritent d’être reconnus par un public international.

Art Represent espère qu’à travers l’art, il contribuera à montrer un côté plus humain des conflits et à remettre en question la rhétorique négative au sujet des régions déchirées par ceux-ci, ainsi que des réfugiés qui sont contraints de les fuir. (http://www.artrepresent.com/ )

Galleria Gli Acrobati est une galerie d’art qui se dédie aux arts hors des sentiers battus, à l’art-thérapie et aux artistes provenant de diverses parties du monde, promouvant leur activité comme moyen de connaissance et de libération de leur réalité intérieure.

Galleria Gli Acrobati n’est pas seulement un lieu d’exposition mais aussi un atelier, une galerie-atelier où les artistes peuvent créer librement et où une série d’activités telles que des workshops d’art-thérapie et la présentation des artefacts des résidents des groupes thérapeutiques ne montreront pas seulement des œuvres mais la vie même du processus créatif dans ses innombrables manifestations. Une attention particulière sera accordée aux artistes provenant des zones de guerre qui pourront exprimer leurs talents en allant au-delà du simple récit négatif de leur condition de victimes événementielles. ( http://www.gliacrobati.com/ )

L’association SYRIA.ART, Art Represent et la Galleria Gli Acrobati sont fiers d’accueillir « Splendida, Ardente » avec des œuvres de Noor Bahjat et Yara Said. L’exposition présentera également une oeuvre vidéographique de l’artiste syrien Manhal Issa (artiste invité).

Les deux jeunes artistes de Damas mêlent expériences personnelles et pensée critique, ce qui nous amène à réfléchir sur la nature destructrice de la guerre et sur la « force créatrice » qu’elle déchaîne.

Le conflit redéfinit tout, de la dynamique sociale aux structures de pouvoir, de l’éthique aux identités de genre, créant à la fois solidarité et solitude. En vivant dans un lieu et un moment historique où la beauté se retire de la sphère intime et personnelle pour résister à la vie quotidienne brutalisée par la violence, l’expérience artistique et son introspection pourraient être la clé d’une nouvelle lecture des relations humaines, notre évolution.

Née en 1991 à Damas, en Syrie, Noor Bahjat vit et travaille aux Emirats Arabes Unis après avoir obtenu son diplôme summa cum laude de l’Ecole des Beaux-Arts de l’Université de Damas. Elle a participé à diverses expositions collectives et à deux expositions personnelles à Dubaï et à Manille ( galerie Ayyam ). Noor est une artiste peintre douée d’un style expressif et d’une fascination pour le symbolisme culturel. Ses œuvres rassemblent des visions intimes et un récit critique de la réalité dans laquelle elle vit.

Yara Said est née en Syrie en 1991 et diplômée de l’Ecole des Beaux Arts de l’Université de Damas en 2014. Elle a participé à l’exposition collective Feminist Art Fest et a été accueillie par Amnesty International pour une exposition personnelle à Amsterdam en 2016. Elle a conçu le drapeau représentant l’équipe des athlètes réfugiés aux Jeux Olympiques de Rio l’année dernière, – maintenant partie intégrante de la collection du Victoria and Albert Museum et actuellement exposé au Musée Stedelijik à Amsterdam. Son style va au-delà des catégories abstraites et figuratives, puisqu’elle crée un imaginaire anamorphique dans lequel le visible et l’invisible s’entrelacent l’un avec l’autre.

Yara et Noor seront à Turin du 31 octobre au 4 novembre pour une série de réunions, d’ateliers et de conférences à la Galleria Gli Acrobati.

Texte par Baiqu, fondatrice de Art Represent

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Parmi les roses damascènes

Texte par Khaled Youssef, co-fondateur de SYRIA.ART
Editing par Danii Kessjan

J’ai toujours cru en la supériorité morale de la femme, le pouvoir de ses émotions et sa raison, sa présence divine dans la vie terre-à-terre des hommes, car je viens d’un Orient protégé par une déesse qui a tout sacrifié pour sauver son amant. Dans mon pays, les cheveux d’une femme flottant au vent bouleversent la destinée des hommes, ses pas font bouger les montagnes pour bâtir des villes et des merveilles, et dans les plis de sa robe est écrite l’histoire du Levant. Dans ma terre natale, chaque matin est né de la caresse d’une femme…

A Damas, où je suis né, nous avons toujours ressenti le pouvoir de la femme syrienne et sa capacité à briser les chaînes, à se dépasser et à s’imposer. De la Reine de Palmyre à la présidente du parlement, en passant par les ambassadrices, les professeures, les poétesses et les artistes, mais aussi toutes ces femmes qui restent dans l’ombre mais qui néanmoins décident du parcours des plus grands.

Les sociétés arabo-musulmanes sont très différenciées les unes des autres et très hétérogènes d’un pays à l’autre et d’une région à l’autre. Alors que le niveau social et éducatif joue un rôle important dans l’émancipation des femmes, il n’a jamais joué de rôle dans la fierté de la femme syrienne qui, dans toutes les conditions, a toujours su garder la tête haute.

L’art a toujours été un domaine où la sensibilité de la femme syrienne a trouvé son horizon. Depuis les années 1920, les femmes ont peint la vie et les rêves avec les couleurs de l’espoir. Pendant longtemps, les artistes syriens se sont révoltés contre les normes sociales et les interdictions et la femme était au cœur de leur révolte, en tant que protagoniste, symbole ou muse. Sa liberté était synonyme de la libération de la société toute entière des tabous historiques, des reliquats de la colonisation et de diverses influences néfastes. La Syrie (dont le nom est du genre féminin en arabe) a toujours été une représentation de la nature féminine : belle, tendre et puissante. C’est ainsi que la Syrie est vue aux yeux de la majorité des Syriens.

Et voilà que s’inverse le temps, et que la tempête souffle sur le pays de Zenobia, que l’odeur de la fumée remplace celle du jasmin, et que les roses de Damas se fanent au milieu des cadavres. Sept ans de guerre, de destruction et d’épreuves quotidiennes pour le peuple syrien. Chacun lutte à sa manière alors que la majorité lutte pour simplement survivre. La destinée de la Syrie est cruellement fustigée, et malgré notre âge moderne, il semble que l’Homme n’ait appris aucune leçon de son histoire.

Notre expérience personnelle et le vécu de notre équipe au cœur des batailles en Syrie, ou encore à distance par procuration à travers nos proches, nous ont démontré que la réponse à la destruction est la construction, la réponse à l’ignorance humaine est la créativité, et que la lutte contre l’abîme commence par accentuer la beauté existante et promouvoir celle qui cherche à s’épanouir.

Parmi les roses damascènes qui ont fleuri en période de guerre, nos deux artistes Yara Said et Noor Bahjat Almasri se sont distinguées par leur production artistique ainsi que par leurs actions et leur façon d’être. Elles sont toutes deux des fleurs de la capitale syrienne qui cultivent la beauté dans ses différents aspects. Noor et Yara incarnent les jeunes femmes damascènes : libres et libérées tout en conservant leurs valeurs. Avec un cœur syrien et une âme ouverte au monde entier, les deux artistes ont grandi dans cette ville vibrante aux multiples facettes pour finir par prendre le chemin de l’exil, volontaire ou forcé.

Des générations nous séparent, mais en les connaissant de près, nous avons reconnu l’esprit de notre Orient, fait de blessures mais aussi d’ouverture et de joie de vivre, et surtout de cette volonté farouche de résister aux vents contraires et de créer la beauté dans l’art et dans l’entraide.

Le choix était judicieux. Noor Bahjat explore les sociétés arabes, les relations humaines et l’implication de l’Homme dans son destin et celui des autres. Surnommée « Frida Kahlo du Moyen-Orient » par les critiques d’art en Asie, les peintures et collages de Noor incarnent des contrées de songes connectées à la réalité avec un sens critique aigu mais aussi un soupçon d’espoir accentué. Son œuvre ressemble à son sourire radieux et apaisant qui a le talent inouï de nous faire oublier temporairement les années de guerre.

Pour nous, Noor est la joie de la vie elle-même, sa force vient essentiellement de sa capacité à visualiser le bonheur et la beauté dans chaque détail de la vie. Elle est le symbole d’une génération qui croit en la vie et en un avenir de tous les possibles.

Avec sa force sereine, Yara est une princesse des temps modernes. Son regard en dit long sur son expérience de vie du haut de son jeune âge. Son vécu à Damas et son expérience de fuite et d’exil n’ont pas obscurci ses yeux noirs, bien au contraire, une force supplémentaire s’est ajoutée à son âme en se dédiant aux autres : aider les réfugiés et leur redonner le goût à la vie à travers la culture et l’art appliqué.

Dans sa nouvelle ville d’Amsterdam, Yara n’a pas seulement réalisé le drapeau de l’équipe olympique des athlètes réfugiés, mais continue de produire et de créer son art. Ses peintures surréalistes et abstraites reflètent ses émotions et celles des autres : la nostalgie, la résistance, les prières à la vie. Sur une base quotidienne, elle œuvre pour une vie meilleure pour ses semblables à travers la culture : en travaillant avec une équipe créative aux talents multiples, Yara agit sur le terrain à travers la création artistique sous tous ses aspects et offre un horizon créatif aux réfugiés et aux personnes défavorisées.

Cependant la beauté ne couvrirait pas tous ses aspects si elle omettait la participation masculine. Manhal Issa, un artiste franco-syrien talentueux loin d’être misogyne, vient compléter notre vision idéale avec sa vidéo pleine de poésie : un reflet des songes, des dits et non-dits, de ce que les autres voient et de ce que nous sommes capables – avec notre vécu et nos liens avec le pays – de voir. Au fond du tableau, il y a des silhouettes de femmes ou d’hommes, il y a nous, nos proches et les autres. Les cartes s’effacent, l’espace se dissipe et cette vision devient universelle.

Le talent de ces artistes vient exprimer à Turin la créativité syrienne mais aussi la force de la femme méditerranéenne, son attachement à la vie et son courage à affronter les vicissitudes de la vie, une force qui a été à la source de l’émergence des déesses autour du bassin méditerranéen marqué par une histoire tourmentée. Ishtar, Tanit, Astarté, Vénus… toutes habitent l’âme de nos femmes, âme qui cumule puissance et tendresse, bienveillance universelle et tendresse maternelle. Ces attributs nous enveloppent tous et chacun, et s’étalent pour disperser des couleurs d’espoir et la lumière d’un matin paisible à venir.

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Profond ou Caché

Texte par Marco Petrocchi, Galleria Gli Acrobati
Traduction française par Danii Kessjan  
  

Quand des artistes aussi distinctes que Yara Saïd et Noor Bahjat Al Masri sont exposées ensemble, il est tentant de résoudre les dissemblances apparentes en faisant appel à l’irénisme des fameux opposés qui complètent, voire même attirent. Ce n’est pas le cas avec les styles artistiques auxquels cette exposition fait face, lesquels sont loin d’être comparables : au contraire, ils se contredisent, s’irritent même l’un l’autre et rivalisent pour attirer l’attention inconditionnelle du spectateur. Etonnement, les deux artistes sont toutes deux syriennes et ont étudié à l’Ecole de Beaux Arts de Damas dans les mêmes années. Toutes deux considèrent l’année 2011, le début de la guerre qui sévit encore aujourd’hui dans la région, comme un tournant décisif dans leur vie de jeunes femmes et d’artistes. Mais il est une évidence : tant la peinture de Yara tente de condenser et de fondre, tant celle de Noor d’inventorier et de caractériser.

La réalisation de cette exposition semble donc exiger un choix entre les deux artistes, réprouvant involontairement l’antinomie la plus classique et désormais obsolète de l’art contemporain : l’abstraction ou la figuration ? Afin d’éviter la désuétude du genre, nous suggérons à chacun de suivre son penchant et sa préférence aussi librement que possible.

L’En-soi est seulement en soi  

 Jean-Paul Sartre

L’art de Yara est abstrait, étant donné que sa pré-objectivité doit être considérée comme une quête gnostique, comme une aspiration à la connaissance réelle de l’existence par opposition à la perception ou à l’opinion standard. Cependant, laissons de côté l’inflexibilité de la définition et explorons la dense palette de pigments dans laquelle alternent les gris, les verts, les bruns, les différentes nuances de sable, d’ocre, de rouge, de violet et de bleu, chaque pigment portant la vie du geste dont il procède, des égratignures, des écritures, des larmes… La couleur est complétée par des résidus, des morceaux de revues et de journaux, du fusain, de l’encre, des objets et des substances diverses que la peinture semble absorber ou exsuder. Nous pouvons voir le jeu des ombres, la transformation continue de la matière picturale, des masses qui affleurent avec des lumières et des splendeurs nocturnes, le fruit des sentiments sincères de l’artiste ainsi que le lieu d’une expérience psychique, où la pensée et la non-pensée se battent pour conquérir l’espace.

La peinture de Yara n’est pas le simple résultat d’une intention définie et déterminée, mais le fruit d’une interaction complexe entre les stimuli émotionnels et la conscience, conduisant à un principe d’indétermination du monde : c’est à travers son intelligence émotionnelle, loin de toute partialité, que l’artiste tente de lever le voile des apparences pour conquérir cet être plus profond qui lui est caché. La couleur est utilisée non pas comme l’outil de la vraisemblance, mais comme un élément qui, au-delà du figuratif et du pictural, génère un lieu où nous ne sommes ni plus proches, ni plus éloignés, mais seulement dispersés. Yara se dirige vers la libération, la libération de tout ce qui est stable et établi, mettant en évidence ce qui est inimaginable pour la plupart, l’infinité éternelle qui ne glisse pas dans des formes extérieures inadéquates. Un art libéré du fardeau de la communication pour manifester l’absolutisme de l’être spontané et la valeur de l’intuition comme expérience directe de la nature et du monde. Ses toiles sollicitent notre regard non pour s’identifier mais pour céder aux rythmes pulsés de la création qui se réalise. Débordant de la présence qui ne peut être assimilée par la forme, jouant sur la relation entre transparence et opacité, la peinture de l’artiste module les présences et les absences et ne sauve dans les images, que l’évanescence asséchée par le feu du temps.

La nature abstraite de l’œuvre de Yara ne peut pas être considérée comme autotélique, elle ne perd pas tout contact avec les vicissitudes de la condition humaine qui ferait de peindre une « surface plane » son seul but. Dans celle-ci, cependant, un processus est initié qui s’ouvre sur l’objectivation infinie de la forme, la remettant constamment en question, et en même temps l’absorbant et la métabolisant jusqu’à dissolution. Parfois les atmosphères nocturnes prévalent : la nuit qui n’est pas le contraire du jour mais l’état dans lequel le jour est perdu, étouffé par une perte qui le réduit au silence et l’oublie. Et paradoxalement, n’est-ce pas la guerre, de par sa nature dualiste, cette force organique qui s’élève contre la réalité en tant qu’entité, repue de sa propre objectivité, qui fait se coïncider le désastre et l’achèvement ? De même que la mort et la survie, le silence et le bruit, le visible et l’invisible, la proximité et la distance, le réel et l’imaginaire, le privé et le public, l’intérieur et l’extérieur, toutes les polarités dialectiques, toutes soudées en une seule masse où la différence s’annihile dans le même désordre ?

Le réalisme de Yara nous raconte cette épopée de l’entropie et de la lacération du monde dans les décombres, la poussière, les lumières, corrompant tout ce qui est solide : une destruction pire que la mort parce qu’elle va au-delà de tout ce qu’elle rencontre au nom d’une cruauté sans fin. Dans son travail, un monde fractal de tensions pérennes, le sens n’est pas contenu comme une idée ou une cause manifeste, mais s’agite et se précipite pour ébranler la présence. Un art qui ne mime pas la nature mais qui est l’hypostase de son immanence, un moyen par lequel l’Homme se questionne lui-même en tant qu’être défini et interroge son rôle réel dans le monde. La peinture de Yara n’est pas mystique, elle ne renvoie pas l’expérience directe d’une dimension sacrée, elle semble plutôt être liée à certaines pulsions subconscientes, comme une force venant du for intérieur. L’artiste peintre est le sujet à travers lequel le profond procède et agit, elle est celle qui est plongée dans le caché, l’invisible, dans les profondeurs du corps et de la psyché. Comme support, la toile devient alors l’alliance de l’intérieur et du spirituel.

Une telle peinture ne donne ni références spatiales, ni références génériquement figuratives : le spectateur est confronté à l’impossibilité directe de concilier interprétation et reconnaissance. Mais l’inintelligible fait en soi partie du sens que nous essayons de découvrir dans une œuvre d’art. L’illisible qui est ce qui échappe au sens, est non seulement un faisceau de l’inintelligible mais aussi la représentation du sens originel pour questionner le sens des choses. Tel est le cœur de l’art de Yara Saïd, une peinture qui parle du silence du verbe, dans laquelle, dénuée de toute apparence, déborde la coupe de l’inimaginable.

Je ne crois ni à ce que je touche, ni à ce que je vois.
 Je ne crois qu’à ce que je ne vois pas et uniquement à ce que je sens.
 
 Gustave Moreau 

La peinture de Noor maintient une approche narrative qui utilise une sorte de « réalisme magique » dans lequel, comme dans la matière onirique, la qualité hallucinatoire des images est un langage à interpréter, des sortes d’hiéroglyphes, révélant sans cesse leur aura énigmatique. Regardons de plus près cette œuvre figurative polymorphe : des peintures comme des polypes d’images, des cellules polypaires, des têtes qui partagent l’essence d’un seul corps, des corps dans lesquels se réalise une hybridation entre technologie et biologie, désormais indissociable, soudée en une seule entité monadique, fermée dans son irréductible altérité. Un royaume animal, végétal et humain immergé dans la même apnée, suspendu à l’instant d’une prolifération d’entrelacs où se reproduit le mystère de la descendance réciproque. La semblance des femmes, plus que marquée par des déformations primitivistes et des citations de grands peintres expressionnistes, rappelle les visages de certaines femmes âgées. Des visages tendus à la limite de la subsidence, raccommodés par des chirurgiens sorciers pour réaliser le rêve d’une photogénèse perpétuelle, et, figée dans la chair vive, la pose iconique d’une résistance à l’inévitable dégénérescence, l’utopie de la jeunesse éternelle qui finit immanquablement par tomber dans sa propre dystopie.

Nous pourrions définir cette peinture comme étant métaphysique en ce sens que la métaphysique peut sembler être une dramatisation de la réalité, une machine inépuisable qui multiplie les fantômes poétiques brûlants et résonnants, les repoussant au-delà de leurs propres limites. Chaque image développe une relation paradoxale avec l’autre, chacune représentée sur le même plan de conscience, fluctuant sur le même espace évocateur, comme une isotopie où les variables, les enchaînements, les correspondances et les disjonctions sont tous reliés les uns aux autres. La peinture de Noor ne dépeint pas l’identité reconnaissable, mais les relations disharmonieuses et la cohabitation des discontinuités qui sont articulés dans la réalité sociale. Par conséquent, notre besoin de points de repères reste désappointé par les compositions de l’artiste : les figures vivent tissées sur le même plan d’une synchronicité artificielle, sans laisser d’espace qui puisse être parcouru par le regard dans le sens de la profondeur. Elles sont, en revanche, positionnées sur des plans horizontaux et verticaux, transcendant les relations spatiales traditionnelles pour expérimenter simultanément l’unilatéralité et la réciprocité de leur symbolisme : il n’y a plus le monde, mais seulement les organismes d’une langue du silence et du murmure infini.

Les créations de Noor semblent être le revers sombre et mystérieux de la réalité visible, une sorte de lieu insaisissable où toutes ces combinaisons biologiques de l’imaginaire qui restent à l’arrière-plan demeurent les entités fondatrices de ce qui nous est transmis. L’artiste part de l’affirmation que les symboles peuvent révéler un mode de réalité et une structure du monde qui ne sont pas évidents au niveau de l’expérience immédiate, développant une vision fantasmatique qui est dans une relation d’émanation directe avec eux : Noor peint dans un non-espace établissant un ordre symbolique qui brille dans/sur la réalité, l’éveillant et lui parlant.

Les collages extraordinaires de l’artiste sont traités différemment : les images y sont choisies pour être consommées et semblent se consommer elles-mêmes dans une lutte acharnée pour l’émergence et le témoignage. L’obsession qui les anime représente bien la saturation actuelle de l’espace culturel par les images, leur complète infiltration dans la vie sociale et quotidienne, où tout, de la dimension urbaine à celle corporelle est vécu comme expérience esthétique, comme le montrent les tatouages.

L’efficacité des collages de Noor transparaît précisément dans cette nature simultanée, fragmentée et fragmentaire qui ressemble à la dynamique du monde médiatisé : dans l’orgie des représentations, la réalité succombe, se cache, disparaît. D’abord et avant tout, ses collages questionnent l’absence : chaque fragment manque de son contexte initial dans lequel il a émergé et de sa forme originelle, ainsi que de son propre sens dérivé de cette complétude. Ils semblent être porteurs d’un sens sans signification, un enchevêtrement de figures qui nous montrent, du vide d’où elles proviennent, le vide qu’elles habitent. Le détail ne fonctionne pas comme une partie du tout mais comme ce qui n’échappe pas.

L’anxiété dont les compositions font écho découle précisément de cette impossibilité à identifier la source originelle des images. Elles s’enchevêtrent si abondamment qu’elles finissent par perdre leur identité spécifique sans en acquérir une nouvelle en étant assemblées. Ces collages deviennent alors un procédé iconoclaste à travers lequel la destruction des images n’est plus exercée, mais une surproduction dans laquelle il ne reste plus rien à voir. Ils révèlent le caractère illimité de la représentation à la limite intrinsèque de la réalité, ses possibilités infinies exhibées par l’accumulation et le sort de la signification, sacrifiés à cette abondance. De nos jours, nous produisons tous des images, principalement de nous-mêmes. Nous nous cachons, nous couvrons ce qui reste de nos vies, le reste étant indicible.

Le collage comme technique nous rappelle aussi que la vérité n’est pas une chose solide qui réside dans un endroit précis, il prend différentes formes et mesures, il est omniprésent, dans les objets, dans le langage, il change avec le changement de perception utilisé, il est de nature libre mais impure : que d’autre peut prétendre un collage si ce n’est que la vérité peut être réécrite à l’infini ?

Que partagent ces deux artistes ? Noor cherche un ordre socio-symbolique caché. Yara est en quête d’expressivité que le vent balaye, en tout traversant. L’une voit des structures sous-jacentes de la « réalité » en tant que réalité sociale. L’autre voit l’existentialité réelle et spectrale et inexorablement abstraite qui l’habite. Noor pense le monde comme une possibilité infinie d’être en relation, et Yara se débarrasse de la solitude qui habite son cœur. Je réponds à la question moi-même : au-delà de quelques données biographiques, rien ne les unit. Puis, à la fin de cette catabasis dans leur poétique respective, une question simple et triviale me vient à l’esprit : par laquelle de ces artistes vous sentez-vous attiré ?