JASMIN, UNE AUTRE SYRIE

Edition 2
Juil/Août/Sept 2016

Jasmin, Une Autre Syrie
Revue trimestrielle

En ces temps troublés, il nous a paru indispensable d’offrir une autre vision de la Syrie à travers sa culture et la création artistique de ses artistes.

Jasmin, Une Autre Syrie est née de la rencontre de personnes venant d’horizons et de cultures différents : Français, Franco-Syriens et Syriens, désireux de manifester ainsi leur solidarité avec la Syrie et ses habitants.

L’accent sera mis sur les œuvres artistiques des artistes syriens, de l’histoire de la Syrie ( ainsi que ses liens avec la France ), sa littérature et poésie, sa diversité et  richesse culturelles.

Jasmin, Une Autre Syrie se veut être une passerelle entre deux langues, deux cultures, deux mondes.

Cette revue au financement indépendant et à but non lucratif  paraîtra trimestriellement en ligne sur notre site Web syriaartasso.com, et annuellement en édition papier. Elle sera éditée partiellement en langues française et anglaise.


“Madame Picasso” d’Alep

L’art n’est pas seulement une expression des sentiments, c’est aussi parfois le fruit d’une intelligence émotionnelle cachée. Dans l’art naïf ce sont les jeux émotifs de l’inconscient qui interviennent, derrière les lignes simples et les couleurs joyeuses, se cachent des histoires, un héritage et un vécu. Ce qui compte dans ces peintures c’est la profondeur de laquelle ils ont pu jaillir.

André Malraux disait que les artistes naïfs « osent croire que le temps n’est rien, que la mort même est une illusion et qu’au-delà de la misère, de la souffrance et de la peur […], pour qui sait voir, respirer et entendre, il y a un paradis quotidien, un âge d’or avec ses fruits, ses parfums, ses musiques […] un éternel éden, où les sources de jouvence l’attendent pour effacer ses rides, ses fatigues. »

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Voici une belle histoire, singulière et étonnante, – comme l’Orient sait en créer à travers le prodige de ses enfants. L’histoire d’un talent découvert 85 ans après la naissance et d’une expression artistique unique qui s’est épanouie tardivement et pendant une courte période d’émerveillement.

Voici l’histoire d’Aicha Ajam Mouhanna, une mère de famille de la ville d’Alep mariée à l’âge de 15 ans, qui donna naissance à 9 enfants dont seuls 5 survécurent. Les conditions difficiles de la vie la poussèrent à créer. Souvent par nécessité, elle transformait des objets inutiles en des œuvres de design naïf mais surprenant de beauté, ainsi, par exemple, des caisses en bois devenaient des tabourets et des morceaux de tissu des décorations de table. Cette créativité l’aidait à surmonter les difficultés de la vie quotidienne. Son talent en tant qu’épouse et mère de famille fit d’elle une artiste aux mains éblouies qui donnait un sens à la valeur de recyclage, certes par besoin, mais aussi par amour de la beauté et de la création.

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Il n’est donc point surprenant que ses enfants aient eu la fibre artistique. Son fils Abdelrahman est devenu un remarquable artiste Syrien. C’est lui qui découvrit le talent artistique de sa mère. Alors âgée de 85 ans, entre l’an 2000 et 2001, Aicha l’artiste exprimait son vécu sur des papiers puis sur des toiles, racontant ses expériences de vie, les traditions, les contes populaires, et la société. Elle ne cherchait pas la célébrité mais simplement à exprimer son art et ses émotions, à partager son expérience; elle faisait de l’art telle une mère qui cherche à transmettre à ses enfants son savoir ou à leur raconter des histoires.

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Ainsi à l’âge de 85 ans, inspirée de ses souvenirs, Aicha offrit son art au grand public en Syrie, qui l’accueillit avec tendresse et émerveillement de son talent et de son humilité. Les journaux la surnommèrent “Madame Picasso”, et les salles d’exposition lui ouvrirent leurs portes.

Sa première exposition eut lieu dans le centre culturel espagnol à Damas. L’ancien directeur de l’Institut Cervantès disait de l’artiste : “Parfois l’énergie vient de l’âme plus que du corps. L’exemple d’Aicha est révélatif, elle prépare pour le spectateur un lit d’histoires inspirées de la mythologie préislamique, des textes sacrés, et des contes racontés par son père pendant l’enfance. Il suffit de la regarder chez elle en train de dessiner sur toutes sortes de supports, comme une écolière derrière son pupitre, avec spontanéité et joie, pour comprendre l’importance de son art”.

Aicha s’est éteinte en 2006 à l’âge de 90 ans. Son aventure artistique fut courte mais immensément riche et généreuse. Elle a quitté ce monde en laissant derrière elle un héritage qui parle de notre mémoire culturelle, un héritage rempli d’innocence, de spontanéité, et de rêves éternisés par la lumière de la Syrie : le pays du soleil et des talents.

Texte : Khaled Youssef
Editing : Danii Kessjan


Elias Naman, sculpteur des émotions

Elias Naman

Elias Naman est né à Yabroud, en Syrie en 1982. Après avoir étudié les Beaux-arts à l’Université de Damas, il commence des études supérieures en sculpture dans la même faculté. Il interrompt ses études à Damas en 2003 pour intégrer l’Académie des Beaux-Arts de la ville de Carrare en Italie, – temple du marbre et de la sculpture. En 2011, il obtient son Master en sculpture dans la même ville et s’y installe. Depuis 2005 et jusqu’à aujourd’hui, il a participé à de nombreuses expositions en Italie et internationalement.

L’oeuvre de Naman consiste à traduire les émotions humaines à même le marbre de Carrare : d’une finesse étonnante, les traits des visages racontent des histoires personnelles et universelles. Si l’inspiration de son travail est italienne, l’influence de l’Orient est palpable dans chacune des ses oeuvres. De la déesse Ishtar à la reine Zenobie, il sculpte l’histoire et la mythologie de Syrie en harmonie avec le présent de son pays et de son peuple. Ses sculptures parfois volontairement incomplètes sur un fond de marbre pur, laisse une marge de rêve et d’espoir, nous invitant ainsi à imaginer la suite des histoires que ses œuvres racontent.

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« Je fais des sculptures figuratives en marbre de Carrare, travaillant entièrement à la main sans l’aide d’outils ou d’équipements, selon la méthode traditionnelle. Le thème principal de mes oeuvres est la figure humaine, représentée dans ses différentes émotions.

J’ai toujours été fasciné par la sculpture italienne de la Renaissance. Si je travaille à la main, c’est aussi pour une raison idéologique : je réalise un art conçu par l’Homme pour toucher l’Homme. Je n’ai pas besoin de l’utilisation de machines, mais de la seule relation directe avec les matériaux. »

Texte : Khaled Youssef
Editing : Danii Kessjan


Palmyre, la Perle du Désert

Anas Al Rifai
Anas Al Rifai

Oasis du désert de Syrie au nord-est de Damas, Palmyre abrite les ruines monumentales d’une grande ville qui fut l’un des plus importants foyers culturels du monde antique. Au carrefour de plusieurs civilisations, l’art et l’architecture de Palmyre allièrent aux Ier et IIème siècles les techniques gréco-romaines aux traditions locales et aux influences de la Perse.

Anas Al Rifai
Anas Al Rifai

Mentionnée pour la première fois dans les archives de Mari au IIème millénaire av. J.-C., Palmyre était une oasis caravanière établie lorsqu’elle entra sous contrôle romain dans la première moitié du Ier siècle et fut rattachée à la province romaine de Syrie. Elle devint peu à peu une cité prospère sur la route commerçante reliant la Perse, l’Inde et la Chine à l’Empire romain, au carrefour de plusieurs civilisations du monde antique.

Anas Al Rifai
Anas Al Rifai

Sa célèbre reine, Zenobia, parvint au IIIème siècle à réunir sous son autorité les provinces de Syrie, d’Arabie et d’Égypte, et commença la conquête des provinces d’Asie Mineure avant qu’elle ne soit battue par l’empereur Aurélien.

L’ancien site de Palmyre demeure le témoin de cette civilisation multiculturelle qui a brillé dans l’histoire du Moyen-Orient et de l’Humanité.


Poésie syrienne

Voici deux poèmes de Nourri Al-Jarrah, poète syrien, né à Damas en 1956. Résidant à Londres actuellement, il est aujourd’hui le directeur du Centre arabe pour la littérature géographique – Exploration d’horizons, basé à Londres et à Abou Dhabi, dont le travail de recherche est axé sur la littérature de voyage. Nourri Al-Jarrah contribue à la publication de plusieurs journaux et magazines.

Quand l’aube descend avec les clés de la maison
Tu allumes un baiser
Pour que je trouve le lit
Les fleurs sont sur le coussin
Et les oiseaux de la broderie
Battent des ailes dans la chambre
Nourri Al-Jarrah

Peu après, la nuit s’endort
Et moi
J’éteins des cigarettes
Et je pense à toi
J’écoute le silence
Et je pense à toi
Je pense à toi
Je pense à toi
Peu après,
L’aube bat des ailes
Dans la chambre solitaire -Nourri Al-Jarrah

Et une prose de Khaled Youssef :

– Qui es-tu ?
– Un enfant qui cherche toujours le monde qui lui a été promis

– D’où viens-tu ?
– D’une terre crucifiée sur l’âme de l’histoire et exilée derrière la frontière du soleil

– Que chantes-tu ?
– La fatigue et l’oubli

– Et qu’attends-tu des autres ?
– Un peu d’humanité         -Khaled Youssef