JASMIN, UNE AUTRE SYRIE

Edition 1 – Avr/Mai/Juin 2016

Jasmin, Une Autre Syrie
Revue trimestrielle

En ces temps troublés, il nous a paru indispensable d’offrir une autre vision de la Syrie à travers sa culture et la création artistique de ses artistes.

Jasmin, Une Autre Syrie est née de la rencontre de personnes venant d’horizons et de cultures différents : Français, Franco-Syriens et Syriens, désireux de manifester ainsi leur solidarité avec la Syrie et ses habitants.

L’accent sera mis sur les œuvres artistiques des artistes syriens, de l’histoire de la Syrie ( ainsi que ses liens avec la France ), sa littérature et poésie, sa diversité et  richesse culturelles.

Jasmin, Une Autre Syrie se veut être une passerelle entre deux langues, deux cultures, deux mondes.

Cette revue au financement indépendant et à but non lucratif paraîtra trimestriellement en ligne sur notre site Web syriaartasso.com, et annuellement en édition papier. Elle sera éditée partiellement en langues française et anglaise.


Quand le chaos devient coercition

L’Art c’est non seulement de créer un monde parallèle, un monde plus juste et plus humain, mais c’est aussi une mémoire collective, peut-être est-ce même le plus beau livre d’histoire qui exprime les espoirs, les rêves, les ambitions et les idéaux, mais aussi la déception, la tristesse, l’injustice et la perplexité de chaque époque. L’Art est détaché de ce que l’on pense de lui, et c’est de là qu’il puise sa force. Sa subjectivité lui donne un espace libre, car d’une façon ou d’une autre, il atteindra le cœur de quelqu’un pour le faire réagir et réveiller, en lui, des émotions.

Samer Tarabichi

En ces temps de guerre, et quand la souffrance dépasse l’imaginable et la destruction devient le mot d’ordre, la recherche de la Beauté universelle et la pulsion de création deviennent plus que jamais une nécessité et même un devoir. L’Art est un témoin du chaos, mais aussi un porteur d’espoir, qui amène des couleurs d’arc en ciel, là où domine la grisaille imposée par l’ignorance humaine.

« Chaque homme civilisé a deux pays; le sien et la Syrie. », dit André Parrot, archéologue et ancien conservateur du Musée du Louvre. La Syrie, perle du Levant, berceau de l’Histoire et Mère des civilisations : un pays très mal connu dans notre ère moderne, mais qui, durant des décennies, fut pourtant exemplaire quant à la diversité de sa société et la créativité de son peuple, – un peuple extrêmement fier et gentil, amoureux de sa terre et du soleil de l’Orient. Un pays marqué par l’afflux des migrants durant des siècles et des siècles et dont les portes, cependant, furent toujours laissées grandes ouvertes aux nouveaux venants. La Syrie, terre d’exil, devient terre d’exilés; la guerre apprend aux peuples à fuir avec leurs corps tout en ensemençant la terre de leurs ancêtres de leurs rêves d’enfance, tout en s’accrochant à un moment de paix et de quiétude comme si cela devait durer une vie entière.

Noor Bahjat Al Masri
Noor Bahjat Al Masri

Quand le chaos devient coercition, c’est à l’Homme de créer une alternative digne de l’Humanité dans son sens le plus noble, de créer une étincelle et d’apporter une lumière qui brille plus fort que jamais, contrastée par l’obscurité. Il devient plus impératif que jamais de faire de l’écriture, de la poésie et de l’Art une arme contre l’injustice de la vie et des hommes.

L’expérience des artistes syriens est à l’image de celle de leur peuple; il y a toujours eu une Diaspora artistique plus ou moins volontaire, en quête d’autres horizons, d’autres visions et d’autres espaces, mais il y avait aussi ceux des artistes qui sont restés au pays à raconter leur joie et leur peine, à dénoncer les failles de la société, ou simplement à mettre en valeur la beauté, car, pour les Syriens, l’Art a toujours été considéré comme un vade-mecum d’émotions et un témoignage des époques.

Kazem Khalil
Kazem Khalil

Et puis soudain l’inattendu est arrivé, une guerre impitoyable et interminable, transformant le passeport en un document de survie, et la production de l’art en un luxe difficile à atteindre. Certains des artistes ont plié leur tente et sont partis, avec comme bagages des plumes et des couleurs, à la recherche d’une sécurité perdue, d’un avenir pour leurs enfants et leurs arts, vers les quatre coins de la terre. D’autres sont restés sur place, ils n’ont sans doute plus de sources de revenus, leurs ateliers peinent à subsister sous le péril des bombes et des explosions, mais leurs racines, si profondes, les aident à résister face à ces vents obscurs.

Tout comme ces artistes syriens qui continuent à construire et à créer, notre démarche s’inscrit dans cette même volonté de voir le Beau et de le valoriser. Il y a tant de beauté à découvrir en Syrie et dans le cœur des Syriens eux-mêmes, nous souhaitons ainsi parler de ce pays autrement que sous l’angle de la guerre et des infos de la mort, nous souhaitons rappeler ses talents connus et ramener à la surface ses talents cachés, car nous avons foi en le pouvoir de l’Art, tel une étincelle qui irradie au milieu de l’obscurité ou un jasmin qui a la force de refleurir entre les ruines.

Texte : Khaled Youssef
Editing : Danii Kessjan


Nizar Ali Badr et Le Language des Pierres

Nizar Ali Badr

Sur la côte méditerranéenne à 60 kilomètres de la ville de Lattakié en Syrie, les habitants tout comme les visiteurs ont pris l’habitude, depuis des dizaines d’années, de voir un homme à la barbe blanche marcher entre la montagne et la plage. Sur son dos, il porte toujours un sac de pierres et s’arrête de temps à autre pour les trier, tel un chercheur d’or qui trie ses pépites. Cet homme est l’artiste sculpteur Nizar Ali Badr, un bohémien dans un monde en plein désordre, un rêveur dans un temps de guerres meurtrières. A côté de ses sculptures, Il compose des tableaux avec des pierres et des galets phéniciens ramassés sur la plage, et en partant de presque rien, il finit par créer des scènes de la vie simples, touchantes et étonnantes.

Nizar Ali Badr

« Je n’ai jamais rien vendu de mes œuvres, pourquoi le devrais-je ? » dit-il.  La précarité dans laquelle il est contraint de vivre depuis la guerre l’aide cependant à conserver son indépendance et sa connexion avec les plus démunis. « Je voudrais que ma modeste maison remplie de mes sculptures devienne un musée gratuit, pour les enfants syriens, pour les victimes de la guerre, pour ceux qui vont construire notre demain ». Le succès international que Nizar a rencontré récemment pour son oeuvre artistique n’a rien changé à ses opinions, il continue de créer ses compositions éphémères : « Les pierres sont difficiles à coller et cela nécessiterait un budget que je ne possède pas ! Mais est-ce vraiment important ? Les œuvres sont prises en photo et partagées avec le monde entier, elles prennent ainsi une vie éternelle, cela me suffit ! ».

Nizar Ali Badr

Son but artistique est purement humain, ses sujets de prédilection étant les Syriens, la pauvreté, la précarité, l’injustice, la guerre, la destruction, le tout raconté avec ses pierres, tel des contes visuels remplis d’émotions qui touchent tous les cœurs. Tout comme les images de sa terre natale et de son peuple, ses compositions de pierres façonnent un univers en couleur  qui témoigne de la vie humaine, et son œuvre s’inscrit dans un espace hors du temps, un espace d’éternité, tel un ultime cri d’espoir.


Texte : Khaled Youssef

Editing : Danii Kessjan


La Poésie syrienne : Un Chant de liberté

Implantée au cœur de la société, indépendante des religions et du sectarisme qui surgissent actuellement, la poésie a toujours été présente dans le quotidien du peuple syrien.

Mohamad Hafez
Mohamad Hafez

Malgré le conflit international qui se déroule sur la terre de Syrie, et malgré la difficulté, la violence et la perte des repères, les recueils de poèmes syriens continuent à couvrir les pavés damascènes autour de la Mosquée des Omeyyades, racontant l’amour utopique, « l’amour moderne », se révoltant contre une société qui peine à briser les interdits, et contre les pouvoirs qui ont du mal à évoluer.

A la suite du mouvement poétique du vingtième siècle, certains se sont révoltés contre la poésie classique arabe jugée trop rigide et excessivement règlementaire. S’inspirant de Lorca et Neruda, tout comme d’Eluard et Aragon, les vers se cassent, les mots se répètent, et la rime devient secondaire, laissant toute sa place au sens pour ces rêveurs éveillés. Les vers deviennent le seul refuge pour les poètes, un monde parallèle où la liberté trouve son horizon.

L’urgence de rattraper le retard de la société syrienne et arabe, comparativement aux sociétés occidentales, a conduit beaucoup d’écrivains et poètes syriens à se révolter avant tout contre les interdits sociaux. Le corps humain, la sexualité et l’amour libre vécu au grand jour ont fait partie des thèmes de prédilection des ces hommes et femmes qui souhaitaient crier au plus fort leurs sentiments.

Mohamad Hafez

« Le viagra sentimental à libération prolongée » de Ghada Samman, tout comme « L’alphabet du corps » et « Le langage des seins » de Nizar Kabbani, osent une tonalité érotique qui, bien que choquante pour certains au début, inversent les règles considérées comme décentes, chastes et moralement pures, et se laissent adopter rapidement par un large public dans le monde arabe, essentiellement par des femmes avides de liberté et lasses de considérer leurs corps comme un tabou.

« Le parti de la tristesse qui comptent des millions d’adhérents dans le monde arabe » effraie les poètes, alors qu’ils recherchent à construire d’autres partis, avec comme slogan : l’amour, la liberté et le changement.

La Syrie a donné au monde arabe les poètes les plus lus et les plus connus de l’ensemble di monde arabe. Probablement grâce à leur courage et leur esprit révolté, mais sûrement aussi parce que les poètes syriens ont toujours été soucieux des problèmes collectifs et connectés avec leurs homologues des autres pays. Influencés par le nationalisme arabe, les buts se rejoignent et les causes à défendre sont loin d’être locales mais s’étendent sur le vaste monde arabe.

Entre les rêves qu’ils essaient de matérialiser et la liberté qui leur échappe, les poètes syriens doivent faire face à la réalité. Au cœur du conflit actuel, les voix se lèvent, en essayant de trouver une raison de ne pas prendre partie dans le conflit, mais dénoncer toutes formes de violences, refuser l’intégrisme, et évoluer progressivement vers une laïcité non imposée.

Mohamad Hafez

« La vraie révolution sort des places publiques et non pas des mosquées », dit Adonis, nommé plusieurs fois au prix Nobel. Il est considéré comme traître par tous les intégristes qui combattent le pouvoir en place, puisqu’il appelle à une révolution intellectuelle et à un changement radical de la société qui conduiraient à une évolution vers une véritable démocratie tolérante.

Dans toutes ses formes, et malgré ses influences diverses, la poésie reste pour les Syriens une arme de libération massive. La libération d’un régime autoritaire, certes, mais également la libération d’une société hypocrite et autodestructrice, et des religions stagnantes.

Lire la poésie syrienne est un pas vers la tolérance et l’ouverture d’esprit.

Texte : Khaled Youssef
Editing : Danii Kessjan


Sélection de Poèmes Traduits de l’Arabe :

Khaled Al Saai

Devrais-je verser des larmes phosphorescentes
Pour que mon peuple sache la peine que j’ai pour son quotidien ? Jamal Tahan

Derrière un mauvais poème
Un poète fatigué
Respectons ses rêves brisés Jamal Tahan

Comment aurais-je pu
Supporter le poids sur ma poitrine
Des centaines de rues vides
Et des centaines de valises que j’ai portées
Sous la pluie des exils
Si je ne serrais entre mes doigts
La carte de mon pays ?
Ghada Al Samman

Khaled Al Saai

Illusion
Le sang surgit de la terre sèche
Illusion
Je m’habille en toi
Et je te bois
Ô liberté ! Sania Saleh

En ce moment
Mon amie
Un papillon sort de nos poches
Il s’appelle mon pays
Une belle Damascène sort de nos lèvres
Elle s’appelle mon pays
Des minarets, des oiseaux, des ruisseaux, des roses
Sortent de nos chemises
Je voudrais te voir
Mais j’ai peur de blesser mon pays
Je voudrais tant te faire l’amour à ma manière
Mais j’ai honte de ma futilité
Devant la tristesse de mon pays -Nizar Kabbhani

Khaled Al Saai

En Occident
Madame
Le poète est né libre
Comme le poisson au milieu de la mer
Chez eux
Il est né dans un sac à poussières
Il chante pour des rois poussiéreux
Pour des sabres poussiéreux
C’est un miracle
Que la poésie transforme la nuit en jour

Chez nous
Contrairement à l’Occident
On n’écrit pas de la poésie
Mais des testaments Nizar Kabbhani

Khaled Al Saai

Mon cou s’est habitué
Aux cordes
Et mon corps s’est habitué
Aux ambulances -Nizar Kabbhani

Je suis un poète
Qui écrit à voix haute
Et qui aime à voix haute
Un enfant
Pendu à la porte d’une ville
Qui ne connait pas l’enfance Nizar Kabbhani

Mes blessures vieillissent
Leur sang n’est plus rouge chatoyant
Leur profondeur n’est plus persuasive
Le nationalisme, la liberté, la gauche, la droite, la Palestine, l’Irak, les Arabes…
Je devrais mettre un peu d’ordre dans mes soucis -Mohamad Al Maghout

Khaled Al Saai

Une autre rose
Coupée de ses racines
S’est fanée ce matin
Je l’ai inscrite sur la liste
Des martyrs de l’exil…Khaled Youssef

Enfant,
Je pensais envahir le monde avec mes yeux brillants
En grandissant,
Je repousse un monde qui ne cesse de m’envahir…
Qui enlèvera la poussière
Que les années ont posée sur nos rêves ?
Qui nous ramènera les Dieux qui peuplaient notre enfance ?
Les questions grandissent
Mais les réponses s’éloignent… Khaled Youssef